— Atrabile n. f. (lat. atra bilis, bile noire) :
Fluide considéré dans la médecine antique et sa théorie des humeurs
comme étant la cause de la mélancolie.

 

Une entrevue avec Jason

Au-dessus l’odyssée est sûrement le livre le plus fou et le plus bizarre que tu aies fait jusqu’à maintenant ! Et aussi celui où le jeu de références est le plus poussé… Y a-t-il un fil rouge qui relie toutes ces histoires ? Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre ?
Je ne sais pas ! Le covid ? J’avais plein d’idées différentes, il fallait juste que je m’asseye et que je les dessine. Tout s’est fait entre décembre 2020 et juin 2021. Au bout d’un moment, j’ai dû abandonner l’idée d’un thème ou d’un ton commun à toutes les histoires. On y trouve des pastiches et des parodies, des rencontres entre culture classique et culture populaire – on retrouve ainsi Dostoïevski mais aussi Spock de Star Trek. C’est quelque chose que j’ai déjà fait dans le passé, mais cette fois j’en ai mis plein dans le même bouquin.

Femme, homme, oiseau commence comme un simple rendez-vous amoureux, mais les dialogues deviennent de plus en plus surréalistes, tout ça accompagné de beaucoup de références visuelles…
J’avais cette idée en tête depuis un moment, de reprendre le personnage d’oiseau de Chhht !, et lui faire mettre un autre chapeau, qui lui permettrait de parler. Alors, il va à un rendez-vous avec un personnage de femme oiseau, mais ils n’ont aucune connexion, ils se parlent sans vraiment se parler. Je montre ça à travers leurs dialogues complètement absurdes, mais aussi grâce au fait qu’ils soient remplacés par d’autres personnages ou figures, certaines issues de la pop culture. Travailler plus avec du texte était une expérience intéressante, j’espère que l’histoire fonctionne.

Ensuite, dans Perec, détective privé, les choses disparaissent : un personnage, mais aussi le texte. Tu t’amuses là aussi bien avec un personnage à la Philipp Marlowe qu’avec le concept de La Disparition de Perec.
J’ai d’abord utilisé Georges Perec dans une histoire que j’avais faite à propos de Leonard Cohen. Du coup j’ai compris que même si je le dessinais sous les traits d’un animal, on le reconnaissait quand même. A la base, Bukowski devait être le détective, mais j’ai décidé de choisir Perec pour que l’enquête se passe en France dans les années 70. C’était assez marrant de dessiner des personnages avec des pattes d’éléphants. L’idée du texte manquant est venue aussi de quelque chose qu’avait fait Julio Cortazar dans une de ses histoires : il ne montrait que la première partie de la phrase, et c’était au lecteur de deviner ce qu’il se passait ensuite.

Encore Perec ensuite, avec ta propre version de Je me souviens, mais qui prend ici une tournure étonnante.
Oui, j’aime beaucoup son travail, notamment Je me souviens, même si Perec n’était pas le premier à le faire. L’idée vient d’un auteur américain… Il y a aussi cet auteur norvégien, Ragnar Holland, qui en a fait sa propre version. Alors je me suis autorisé à en faire une moi-même, pour être dans la lignée de tous ces gens. Mais oui, il y a un petit twist dans cette histoire.

Vampyros Dyslexicos fait référence à Vampyros Lesbos de Jess Franco, une série Z espagnole culte de 1971. Mais ton vampire à toi est dyslexique?
Je crois que je n’ai jamais vu ce film, mais oui, le titre vient de là. Le film de vampirisme lesbien est un genre à part entière. Je ne connais que quelques films des productions anglaises de la Hammer, comme Les Passions des Vampires avec Ingrid Pitt qui joue la femme vampire. L’histoire est à peu près la même que dans ma bande dessinée. C’est basé sur un vieux roman qui s’appelle Carmilla de Sheridan Le Fanu. Dans le film, Ingrid Pitt utilise le nom Mircalla comme faux nom. Je trouvais marrant de sous-entendre que c’était une vampire lesbienne, mais aussi dyslexique.

Sceau VII est une parodie du film Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman. Bergman n’est pas assez drôle pour toi ?
Je ne trouve pas que c’est le plus drôle des réalisateurs ! Il a fait beaucoup de films très sombres, auxquels on pourrait peut-être rajouter quelques blagues. La scène des échecs est bien sûr très connue, on y retrouve le personnage de la mort – je trouve qu’elle pourrait être un personnage issue de mes bandes dessinées ! Je voulais essayer d’être un peu marrant en revisitant cette scène à ma façon.

Le Prisonnier dans le château est un mélange entre la série télé culte des années 60 et Le Château de Kafka.
Je n’ai toujours pas lu de bouquin de Kafka, pourtant j’ai ses romans et ses nouvelles dans ma bibliothèque. Alors j’essaye un peu de deviner ce que raconte Le Château. J’avais vu quelques épisodes de la série Le Prisonnier dans le passé, et j’ai acheté l’intégrale pour tout regarder. C’est pas mal, très années 60. Je voulais faire une histoire qui se basait là-dessus. On y trouve des éléments surréalistes, presque kafkaïens. En combinant ces deux éléments, l’idée est venue assez naturellement.

Ensuite on trouve Crime et châtiment résumé en moins de 20 pages ! Et raconté sous la forme d’un documentaire, où les personnages font face au spectateur !
Oui, l’idée c’était de raconter Crime et châtiment sous la forme d’un documentaire criminel. J’en ai regardé un ou deux sur YouTube, pour avoir une idée de la structure : l’utilisation d’interviews filmées et la reconstitution d’événements importants joués par des acteurs. J’avais lu le roman il y a plusieurs années. C’est un gros roman ! Alors au lieu de le relire, j’ai trouvé un résumé sur internet, et j’ai regardé le film russe des années 70.

Il y a beaucoup de choses dans Ulysse : tu « déconstruis » le cliché du thriller, mais tu ajoutes aussi James Joyce, un lutin irlandais et un personnage qui pourrait sortir d’un film de Tarantino ?
Oui, l’idée c’était : l’épopée d’Ulysse racontée comme un film d’action américain un peu stupide, dans lequel on aurait gardé que quelques éléments de l’histoire. Et de nouveau, je n’ai pas tout lu. Je suis arrivé qu’à la page 50 du bouquin, mais je vais lire le reste. Du coup, cette histoire aussi est basée sur un résumé. Il y a effectivement un lutin, puisque c’est un cliché de l’Irlande (typiquement un truc que ferait un scénariste américain), et évidemment la tueuse, Mai Lass. Elle pourrait faire partie de Faster Pussycat Kill Kill ! Elle a un bandeau sur l’œil comme Elle dans Kill Bill, mais Tarantino a piqué ça à un film suédois qui s’appelle Crime à froid. Dans le même style, il y a bien sûr Snake Plissken dans New York 1997 de Carpenter. C’est juste un super look pour un personnage.

Et Ionesco… c’était vraiment un fanatique de bananes ?
Non, je ne crois pas ! J’aime beaucoup ce qu’il a écrit, surtout La Cantatrice chauve. Je voulais faire quelque chose dans ce style, alors l’histoire est une sorte de documentaire sur lui, après sa mort. Il y a de vraies informations, comme son lieu de naissance, ou des interviews de gens qui le connaissaient. Mais si on fait une biographie de Ionesco, ça se doit d’être complètement surréaliste ! Du coup, une personne dit qu’elle a vu Ionesco manger une banane, et tout part de là.

Le giallo est un genre de film italien entre le thriller et l’horreur (et giallo veut dire jaune en italien). Pourquoi as-tu décidé de raconter ton giallo sous la forme d’un poème ?
J’ai eu une période où je regardais que des giallo, et on y retrouve des éléments récurrents (un tueur avec des gants noirs par exemple). Je voulais faire un pastiche de tout ça, mais aussi y ajouter quelque chose d’autre. Alors, j’ai décidé de le faire dans le style d’Edward Gorey, en rimes. Ça a rendu tout le processus beaucoup plus drôle.

Dans Contretemps dans la ville lumière, on voit Spock habillé comme le peintre japonais Fujita. Tu trouves qu’ils se ressemblent ?
C’est à cause de leur coupe de cheveux. Les deux ont cette coiffure, une sorte de coupe au bol. Je n’ai jamais été à fond dans Star Trek, mais j’ai acheté la série originale l’année passée, et je l’ai regardée. C’est assez marrant. Le côté fauché a un certain charme. Ils ne vont quasiment que sur des planètes qui ressemblent à la Terre. Il y a ce fameux épisode de voyage dans le temps, Contretemps, et je voulais faire quelque chose avec ces personnages. Je voulais aussi utiliser Fujita, alors j’ai eu l’idée de faire voyager Spock dans le Paris des années 20, qui est un décor que j’ai déjà utilisé dans d’autres histoires. Je trouve que c’est une période intéressante.

Qui viendra à bout de l’araignée ? ressemble à une histoire de Dr Seuss (un auteur très connu aux Etats-Unis mais moins dans le monde francophone). Est-ce que tu as lu ses livres dans ton enfance en Norvège ?
Non, je n’ai jamais lu ses livres. Je ne me souviens pas des livres que je lisais quand j’étais enfant. Je crois que j’avais Les Trois brigands d’Ungerer. Je voulais faire une histoire pour enfants, qui prend ensuite une autre tournure. J’ai vu quelques illustrations de Dr Seuss, comme Le Chat chapeauté. J’aime bien son utilisation limitée des couleurs, ça donne un côté vintage. Je me suis aussi inspiré de Crictor de Ungerer.

Un million et un ans avant J.-C. est à la fois une histoire de dinosaure et de voyage dans le temps.
Je voulais faire une histoire sans texte, et utiliser des hommes des cavernes qui ne parlent pas me semblait être une bonne idée. Je me suis inspiré du film Un million d’années avant J.-C., sans le personnage de Raquel Welch, malheureusement… Il y avait aussi l’idée d’un monde où les humains et les dinosaures cohabitent, qu’on peut retrouver dans une histoire de Ray Bradbury, sur des chasseurs qui voyagent dans le temps pour chasser des dinosaures. Ce qui est une très mauvaise idée. Ne faites pas ça.

Les deux histoires suivantes sont des hommages évidents aux EC Comics…
Oui, EC Comics, les histoires d’horreur tout comme les histoires de science-fiction. Il y avait plein d’histoires, toujours avec des retournements, comme les histoires de Bradbury sur des astronautes qui vont sur Mars. Wally Wood était aussi une référence, avec ses super vaisseaux et combinaisons spatiales. Les dessins sont incroyables, c’est dommage qu’il y ait autant de texte, surtout qu’il n’est pas toujours nécessaire. Mais bon, c’était le style de l’époque.

From outer space est aussi un super mélange de deux genres : le texte est une sorte d’histoire autobiographique alors que les images semblent provenir de Plan 9 from outer space d’Ed Wood ?
Oui, c’est une autobiographie. Ma seule expérience avec la drogue. Ce n’était pas un bon moment. J’ai hésité à en faire une bande dessinée mais il manquait quelque chose, alors j’ai ajouté des images de Plan 9 from outer space. Pour quasiment chaque case, j’ai trouvé une image qui collait parfaitement avec le texte. Je n’ai jamais eu de grande vision en prenant du LSD, mais le film est tellement surréaliste, qu’il a des similitudes avec un trip. Du coup je trouve que ça marche bien.

Le livre fini sur quelques pages avec un casting incroyable : Elvis, Moïse, Alain Delon, Van Gogh, David Bowie, Athos (qui a l’air d’être ton favori), et bien d’autres. Est-ce que tu as dû retirer certains personnages ?
Oui, j’aime beaucoup Athos. Je pense que c’est le personnage que je préfère. J’aimerais bien l’utiliser dans plus d’histoires. Il était sensé y avoir une histoire en plus, que je n’ai jamais finie. Elle se passait aussi à Londres dans les années 70. Athos devait rencontrer Michael Palin et Terry Jones des Monty Python dans un bar et démarrer une conversation. Mais ça ne marchait pas. Peut-être une autre fois !

(Entrevue réalisée par email en octobre 2021)